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Opération Léo Lagrange : sauver les jeunes et le sport, vite !

samedi 7 août 2010

« Je serai avec le peuple. Si je vais de l’avant, suivez-moi.
Si je reste en arrière, lâchez-moi. Si je tombe, vengez-moi »
Léo Lagrange, ministre du Temps libre, pacifiste et soldat.

Oui, il y a aujourd’hui une crise financière qui détruit la substance économique du pays, mais c’est l’aboutissement d’une longue agonie qui s’appelle la désintégration culturelle de la société. Les premières victimes sont les jeunes : stigmatisés, abandonnés, laissés à leur propre sort dans une société qui ne croit pas en leur avenir. Le sport, instrument indispensable de santé, d’épanouissement, de défi intérieur et de cohésion sociale, est devenu la courroie de transmission de la corruption financière. Mais la jeunesse n’est pas un problème à gérer, c’est un réservoir de promesses qui, suscité et employé, préparera l’avenir d’une civilisation pour l’instant en péril. Il ne s’agira pas de leur trouver des occupations et de combler les vides, mais de les ouvrir au monde, leur offrir les opportunités de le connaître pour qu’ils s’emploient par eux-mêmes à le changer. Le défi est d’autant plus urgent que la corruption, les scandales, les convulsions monétaires, l’instabilité internationale et le chômage se saisissent du monde comme si l’on vivait un retour aux années 30. La paix et la justice sociale ne pourront être conquises sans cet élan du cœur et de l’esprit qu’est la formation de la jeunesse. Vite.

Léo Lagrange...

..est le nom d’un stade, d’une piscine, d’un gymnase, d’une rue, mais c’est surtout celui du « ministre des jeunes » du Front populaire. Dépourvu de moyens et de structures, ce jeune député socialiste a accompli de grands miracles en peu de temps pour tenter de sauver une jeunesse en proie à l’embrigadement et à la misère. Pendant les élections législatives de 1936 qui menèrent à la victoire du Front populaire, Lagrange prévenait : « le grand débat ouvert sera : République ou fascisme, liberté politique et justice sociale ou dictature des oligarchies financières »... La haine raciale gangrénait la société et le niveau de vie des salariés avait baissé de 20 % avec la politique d’austérité de Pierre Laval. A l’extérieur, le fascisme prenait brutalement l’ascendant, annonçait la guerre et préparait la jeunesse à la faire.

Du vaste progrès technique et des grands acquis sociaux émergeait un phénomène nouveau : le temps libre. Si aujourd’hui il est devenu une évidence de la vie quotidienne pour la plupart d’entre-nous, l’enjeu est toujours le même : est-ce un temps à occuper pour éviter de penser ou un moment privilégié d’émancipation pour repenser le monde et la vie que nous y menons. Les Etats fascistes avait bien saisi l’ambiguïté et tranchèrent : il faut occuper la jeunesse pour l’empêcher de s’émanciper, lui imposer brutalement la loi du groupe et de l’Etat suprême. Lagrange et ses amis prirent le parti de redonner au peuple le sens de la joie de vivre, le sens de la dignité. L’enfant n’est pas une créature que l’on dresse pour servir un système, barbare ou non, mais c’est un individu créateur d’une innovation sociale, culturelle et économique dont seule la permanence peut assurer la survie d’un peuple civilisé. Loin de la forme quasi-antique du fascisme, aujourd’hui les loisirs sont pourtant réduits à une somme de divertissements organisés par des forces marchandes, qui ne nous fournit aucun élément de réponse lorsque l’on s’interroge sur le sens de notre vie.

Le sport aujourd’hui

Certes, le grand défi de Lagrange était de démocratiser le sport, jusque là réservé à une élite, ce qui aujourd’hui n’est plus à faire. Mais le sport de 2010 est dominé par le sport-bizness dont les standards sont la corruption, la triche, l’argent, l’égocentrisme et l’abaissement de la personne humaine. Déjà en 1936, l’argent eut tôt fait de s’emparer de ce formidable vecteur de profit. Le professionnalisme a installé l’argent aux commandes du football, du cyclisme, de la boxe au début des années 1930, engendrant ce que l’on appelait dès 1932 le « surentraînement » et le dopage. « De toutes mes forces et quelles que soient les critiques, parfois sévères, dont mon action pourra être l’objet, je m’opposerai au développement du sport professionnel dans notre pays. Je détiens du parlement la charge de servir l’intérêt de toute la jeunesse française et non pas de créer un nouveau spectacle du cirque », expliquait Lagrange en décembre 1937. Et lorsqu’on lui proposa de financer son projet de sport pour tous en étendant les paris mutuels aux compétitions sportives, il rétorqua avec conviction : « Je ne confonds pas chevaux et athlètes » ! C’est pour la même raison qu’il prit la défense des sportifs professionnels en les incitant à se syndiquer, en tant que salariés, face à la toute puissance des « marchands de muscles ». Que dirait Léo Lagrange aujourd’hui que nous avons bradé le football aux bookmakers avides de profits et faisant du sport l’instrument ultime de la cupidité ? « Je voudrais assainir certains milieux sportifs et arriver à la moralisation du sport professionnel. (…) Il ne faut pas que la commercialisation du sport devienne néfaste au point de le détourner de sa véritable destination qui est de faire à l’individu une âme meilleure dans un corps enrichi. » « Je crois que le jour où l’on a admis que le jeu sur le stade pouvait être l’occasion de profits importants, on a fortement atteint la moralité du sport. » Où est la dignité d’un sportif qui ne voit la société qu’à travers les vitres de sa Ferrari lorsqu’il sort de son ghetto de riche pour aller au stade se faire applaudir ou siffler ? Et qu’en est-il de la dignité de l’enfant de smicard qui en fait un icône ? Où est la joie du sport lorsque l’obsession des jeunes sur le terrain est de ressembler à ce nouveau surhomme ? Où est la moralité lorsque les intérêts financiers ont pris l’ascendant sur les clubs et le projet sportif ? Que devient le sport amateur face à ces mastodontes et à la corruption financière et morale qu’ils répandent ? Que dire du trafic de milliers d’enfants-esclaves africains à qui l’on fait miroiter la fortune sur les stades de football européens ? Et le dopage, triche généralisée que l’on fait semblant d’ignorer ?

A l’heure où Nicolas Sarkozy et les pontes du sport-bizness français se félicitent d’avoir remporté le droit d’organiser l’euro 2016 de foot (en payant des enfants pour jouer la comédie devant une commission déjà bien arrosée), on est content de faire entendre la parole d’un Lagrange mort au combat pour sauver la liberté de ce peuple qu’il aimait : « Pas de crédit pour les stades où 50 000 spectateurs contemplent 20 ou 30 acteurs (...) Au lieu de bâtir à grand frais des stades magnifiques, des stades décoratifs qui appellent des parades officielles, je préférerais voir partout encore de simples terrains de sport, des piscines, des pistes de course à pied. Au lieu d’un sport athlétique, je voudrais un sport humain ».

Pour Lagrange, le sport intervient comme un élément à part entière de la formation du citoyen et il ne voyait pas d’opposition entre l’activité sportive et le développement intellectuel des jeunes ; à condition de promouvoir le sport comme un renforcement de la capacité de jouer et d’agir ensemble, et non comme l’exploit d’individualités en compétition permanente.

Alors que faire ?

L’argument bien connu du lobby de l’argent dans le sport est que si la loi ne favorise pas leur activité, la concurrence étrangère ruinera le sport français. Après le triste spectacle donné par l’équipe de France en Afrique du Sud, on se demande bien s’il y a encore quelque chose à ruiner dans le football français de « haut niveau ». Les « too big to fail » du football européen comme le FC Barcelone, le Milan AC, la Réal, Chelsea ou United sont autant criblés de dettes que nos grandes banques et dans les deux cas, ce n’est pas l’argent du crime qui va les sauver d’une inéluctable faillite. Une fois cette bulle financière et parasite naturellement dégonflée, le sport reprendra sa place, à l’image des médaillés amateurs de l’équipe de France d’Athlétisme lors de sa participation exceptionnelle au championnat d’Europe ; des sportifs exemplaires qui, comme Myriam Soumaré, vivent simplement, au milieu des gens, sans prétention ni narcissisme, et qui attirent les jeunes vers une pratique humble du sport. Dans un élan politique nouveau, équivalant en puissance de changement au Front populaire de 1936 et au New Deal de Franklin Roosevelt, le sport retrouvera sa place dans la société, au sein d’une politique des loisirs qui donne réellement l’occasion aux jeunes d’accéder au meilleur de la culture humaine et d’explorer l’étendue des œuvres de ceux qui les ont précédés. Parce que les jeunes sont ceux qui nous succéderont, ils doivent être le cœur d’une nouvelle politique mettant au rebut la spéculation, l’égoïsme et le fatalisme. Ce n’est pas une question d’opinion, c’est une question de survie. Il est temps de faire quelque chose pour ressusciter l’espoir, le goût de la vie et relever la condition humaine.

Bertrand Buisson

Connaître Léo Lagrange :
* Léo Lagrange de Pierre Mauroy, Editions Denoël (1997)
* Léo Lagrange, l’artisan du temps libre de Yann Lasnier, Editions Bruno Leprince (2007)